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La « glissade de l'été » : Mythe tenace ou réalité complexe ?

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Introduction

De nombreux enseignants ont entendu parler du phénomène de la glissade de l’été. Celui-ci fait référence à la perte d’acquis scolaires pendant les vacances estivales. Or, si ce phénomène nous semble tout à fait intuitif, il est en réalité plus complexe qu’il n’y paraît. Plongeons-nous dans l’histoire de ce phénomène et dans les plus récentes recherches afin de déconstruire quelques mythes.

Qu’est-ce que la glissade de l’été ?

La glissade de l’été est étudiée depuis 1906. Depuis, de nombreuses études démontrent que les résultats d’élèves aux tests standardisés en fin d’année scolaire sont plus élevés que les résultats de ces mêmes élèves aux mêmes tests à la rentrée scolaire suivante. La matière la plus touchée par la glissade de l’été serait les mathématiques. Dans cette matière, les élèves perdraient en moyenne 2,6 mois d’apprentissage pendant l’été alors qu’on évalue à 2 mois en moyenne la perte des acquis en lecture (Cooper et al. 1996). Cette perte d’acquis serait particulièrement nuisible chez les élèves issus de milieux défavorisés, les élèves allophones et les élèves ayant des difficultés d’apprentissage. Cela s’expliquerait par la théorie du robinet de ressources. Pendant l’année, le robinet est ouvert pour tous les élèves. Cependant, pendant l’été, l’environnement de l’enfant peut faire en sorte que le robinet ait un débit moins élevé, voire complètement inexistant : accès aux livres, à des activités culturelles diverses ou même à Internet.

L’étude la plus souvent citée sur le sujet est une étude longitudinale dans laquelle les chercheurs ont suivi environ 800 élèves de leur 1re année jusqu’à leurs 29 ans (Entwisle, D. R., Alexander, K. L., & Olson, L. S. 2002). De cette étude, plusieurs constats ont émergé. L’un d’eux est que l’écart de performance entre les élèves issus d’écoles en milieu favorisé et ceux issus de milieux défavorisés a triplé entre la première et la huitième année. Cet écart se creuserait principalement pendant l’été.

Et maintenant, qu’en dit-on ?

Récemment, plusieurs études ont tenté de reproduire les résultats obtenus dans cette étude longitudinale sans succès (Workman et al., 2023). Cela nous amène à remettre en question ces études et à nous questionner plus en détail sur cette fameuse glissade de l’été. Plusieurs écueils peuvent nous amener à relativiser son impact chez les apprenants. Des ajustements dans les méthodes de recherche ont permis de contrôler plus précisément les résultats obtenus. Ces études les plus récentes démontrent que l’écart observé entre les élèves les plus performants et ceux en difficulté demeure sensiblement le même du préscolaire aux études secondaires. Il ne s’agit donc pas d’un fossé créé pendant les vacances scolaires, mais qui est présent pendant l’ensemble de la scolarité.

Par ailleurs, les récentes avancées des neurosciences nous amènent également à revoir le rôle de l’oubli dans le processus d’apprentissage. En effet, lorsqu’un nouvel apprentissage se produit, les connexions neuronales se réorganisent et l’architecture cognitive est modifiée. Or, la capacité du cerveau n’est pas infinie, et si cet apprentissage n’est pas réactivé, il est possible que l’apprenant l’oublie. Cependant, l’oubli n’efface pas cette réorganisation. Il serait possible de réactiver cet apprentissage et ainsi d’accéder à ces nouveaux apprentissages (Hwe Liu et al., 2022). En d’autres mots, l’oubli ne détruit pas le chemin permettant d’accéder à ses connaissances, il le cache. Il est donc primordial d'apprendre aux élèves à retrouver ce chemin mental.

La mise en place d’action de réactivation des connaissances en début d’année, mais également tout au long de l’année permettra aux élèves de s’entraîner à récupérer en mémoire leurs connaissances. Celles-ci peuvent se vivre très simplement sous forme de tempête d’idées collective ou encore de courtes discussions avec un partenaire.

Enfin, rappelons aussi que ces études se sont principalement centrées sur la réussite scolaire en français et en mathématiques. Ainsi, cela exclut la réussite éducative, qui comprend les résultats scolaires, mais aussi tous les progrès faits par les élèves de façon plus large.

Que proposer aux parents pendant la période estivale ?

À la lumière des informations mentionnées plus haut, il n’apparaît pas nécessaire de proposer des activités de révision formelles pendant l’été aux élèves et à leurs familles. Au lieu de réduire les écarts, celles-ci pourraient les exacerber, notamment lorsque les conditions familiales ne permettent pas à tous les enfants d’y avoir accès de manière équivalente.

Il est toutefois intéressant de rappeler que la relation parent-enfant  est un facteur de protection important contre le décrochage scolaire (Fortin et Lessard, 2009). Ainsi, l’été apparaît une période cruciale pour renforcer cette relation de diverses façons : partager des moments positifs en famille, discuter sur des sujets qui intéressent l’enfant, etc.

Par ailleurs, rappelons-nous également que le bagage de connaissances des élèves a également un impact important pour leur réussite. Ainsi, il est intéressant d’encourager les familles à développer ce dernier pendant la pause estivale. De nombreuses activités peuvent être suggérées en ce sens. Par exemple, il est intéressant d’encourager les familles à visiter la bibliothèque municipale, à jouer à des jeux de société ou de cartes ou encore à  écouter des documentaires afin de faire vivre de multiples expériences aux enfants.

Qu’en est-il des élèves allophones ?

Il pourrait être tentant d’encourager les parents de familles allophones de parler français pendant l’été afin que les élèves ne perdent pas leurs acquis dans cette deuxième langue. Cependant, il est encore une fois essentiel d’être prudent dans nos recommandations. Effectivement, il pourrait plutôt être préférable que la langue maternelle demeure la plus parlée à la maison. 

Puisque cette langue est la mieux maîtrisée par le parent, il y utilisera naturellement un vocabulaire plus riche et des structures syntaxiques variées. Ainsi, les enfants se trouveront exposés à un langage plus riche et varié. La maîtrise de la langue maternelle facilite également la maîtrise d’une seconde langue, puisque l’élève pourra s’appuyer sur ses connaissances pour passer d’une langue à l’autre. 

Dans la recherche, l’image du double iceberg  est utilisée pour illustrer ce phénomène : à la surface il est possible d’observer ce que l’élève peut produire dans chacune des langues. Toutefois, sous l’eau se retrouve un socle de compétences cognitivo-langagières qui se recoupent, indépendamment du langage (Cummins, 2000).

Conclusion

Bref, la glissade de l’été est un phénomène réel, mais plus complexe et nuancé qu’il n’y paraît au premier regard. Il est préférable d’éviter de tenir des propos alarmistes face à celui-ci.  Les enseignants peuvent toutefois aider les élèves à surmonter les défis rencontrés en enseignant des pratiques de réactivation des connaissances et en encourageant les familles à profiter des vacances de différentes façons.

Jeanne Larocque-Jeffrey
Orthopédagogue

Un peu plus sur l'autrice

Jeanne Larocque-Jeffrey a obtenu un baccalauréat en adaptation scolaire et sociale de l’UQAR en 2017 et une maitrise en orthopédagogie en 2021. Depuis, elle a travaillé comme orthopédagogue dans différents milieux : en centre jeunesse, en clinique privée et dans des écoles publiques. Elle s’intéresse aux pratiques probantes en éducation et partage ses découvertes sur les médias sociaux sous le pseudonyme “Dans le bureau de l’ortho”.

Ressources pour aller plus loin

Références bibliographiques ou sources citées

Cooper, Harris and others. The Effects of Summer Vacation on Achievement Test Scores: A Narrative and Meta-Analytic Review. Review of Educational Research, Fall 1996, Vol. 66, no.3 pp 227-268.

Cummins, J. (2000). Language, power, and pedagogy: Bilingual children in the crossfire. Multilingual Matters.

Fortin, L et Lessard, A , 2009. Guide de prévention du décrochage scolaire, Y’a une place pour toi, Le Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ), deuxième édition. 

He Liu et al. ,Forgetting generates a novel state that is reactivatable.Sci. Adv.8,eabi9071(2022).DOI:10.1126/sciadv.abi9071

Von Drehle, D. The Case Against Summer Vacation. Time Magazine July 22, 2010. Cover Story. 

Workman, Joseph, Paul T. von Hippel, and Joseph Merry. 2023. “Findings on Summer Learning Loss Often Fail to Replicate, Even in Recent Data.” Sociological Science 10: 251-285.

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