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*tous les champs sont obligatoires.

Soirée-bénéfice annuelle – Édition 2017

Actualités

La persévérance du scolaire
Fév 24, 2017

 «Si l’ennui était mortel, l’école serait un cimetière.»Francis Bacon

CHRONIQUE / Sacrer mon camp de l’école au plus vite, c’était ma priorité. Projet à court comme à moyen terme, dès le début de l’adolescence, mon bonheur était proportionnel à la distance que j’établissais entre les pupitres et moi. Pas question de rester après les cours ni de m’éterniser dans les corridors. Et je me jurais bien de ne jamais remettre les pieds dans une polyvalente dès que j’en serais sorti.

J’y retourne chaque semaine! Oups, manqué… Mais j’y retourne en homme libre, je ne suis pas contraint de me taper cinq matières par jour, d’endurer la discipline et le décor carcéral. Sérieusement, vous avez remarqué comme ces masses de béton peuvent être hostiles? Sans blague, les barbelés en moins, j’ai visité des centres de détention à l’architecture plus attrayante que certaines polyvalentes. Heureusement, je n’y demeure jamais longtemps (ni en prison ni en classe). Je butine, je me promène aux quatre coins du Québec pour donner des ateliers de création littéraire. Oui, camarade contribuable, tes impôts servent aussi à envoyer des poètes dans les écoles.

Et c’est une excellente idée. Pour contrer le décrochage scolaire, entre autres choses. Ça rejoint la clientèle cible, comme disent les excités de la statistique. Les garçons qui s’emmerdent dans leur cours de français, qui conjuguent à l’instinct, qui vivent rarement des succès scolaires, ils adorent la poésie. Il faut parfois leur dire que c’est du rap ou du slam, mais ce qu’ils écrivent et viennent cracher, pleurer, crier ou chuchoter devant la classe, c’est de la poésie. Les jeunes hommes aux émotions troubles, les jeunes femmes aux tripes nouées, la parole libre les attire. Et certains repartent avec une nouvelle façon de s’exprimer, une passion parfois; l’actuel champion de la Ligue québécoise de slam, Léo Coupal, ce fulgurant poète, est un étudiant que j’ai rencontré dans le cadre d’ateliers, il y a quelques années. Il faut bien former la relève!

Je vous rassure, tous les jeunes ne sont pas accrochés par la poésie. Certains le seront par le théâtre, l’impro, la science, l’entrepreneuriat, la musique, la mode ou le trafic de drogue. Toutes les raisons sont bonnes pour rester à l’école. OK, le trafic de drogue un peu moins. Mais toutes les activités où les jeunes peuvent découvrir leurs talents, apprendre à se connaître et se surpasser devraient être mises en lumière. Dans toutes les polyvalentes que j’ai visitées, au moins une centaine, je n’ai vu que les portraits des athlètes sur les murs. Je ne me suis fait interrompre par l’interphone que pour donner les résultats des équipes sportives. C’est important le sport, essentiel même. Mais pour un sportif qui va s’épanouir dans la sueur, combien d’autres jeunes chercheront en vain une passion, une raison de voir l’école comme un lieu où ils peuvent développer leurs ambitions et tendre vers des rêves plus stimulants que de passer un examen du ministère?

Je sais, les études ne sont pas qu’une partie de plaisir et les connaissances doivent être acquises par l’effort. Je suis d’accord. Par contre, tous les jeunes n’ont pas la chance d’avoir des parents intransigeants qui les garderont sur les bancs d’école de gré ou de force (j’en profite pour remercier les miens, vous aviez raison finalement). Tous les jeunes ne saisiront pas la précarité dans laquelle ils se placent en abandonnant leurs études sans diplôme en poche. Et la plupart ne se doutent pas du bagage culturel, des clés de compréhension, qu’ils accumulent à chaque jour passé dans leur boîte de béton.

Le ministre Proulx reconnaît que les taux de décrochage stagnent et que la petite manoeuvre de calcul permettant de faire mentir les statistiques est loin de suffire. Bravo! Reste à voir quelle mesure la société est prête à mettre en place, quels efforts sommes-nous disposés à fournir pour accompagner les jeunes qui flottent dans les limbes académiques. La persévérance scolaire n’est pas qu’une affaire personnelle. Les décrocheurs ne manquent pas de volonté. Et ce n’est pas une campagne annuelle, aussi cool soit-elle, qui va améliorer les statistiques. Le problème est structurel et c’est en changeant le système pour le plus grand nombre qu’on pourra aider les individus plus vulnérables.

On vient de traverser la semaine de la persévérance scolaire. J’en profite pour lever mon chapeau à tous les jeunes superhéros qui arrivent à déplacer des montagnes de devoirs, à vaincre les super-vilains exposés oraux et à dominer le théorème de Pythagore. Je féliciterai chaque fois que je le peux les profs passionnés qui sauvent des vies ou y donnent du sens. J’encourage les parents à soutenir, accompagner et engueuler leurs jeunes décrocheurs en puissance autant qu’il le faut.

Mais surtout, je veux rappeler aux politiciens et aux gestionnaires que le décrochage scolaire n’appartient pas aux adolescents. C’est un enjeu social qui appelle une réponse de la société, de ses décideurs. Envoyez des artistes, des chefs cuisiniers, des cinéastes, des aventuriers dans les écoles. Valorisez les intellectuels, les littéraires et les marginaux. Récompensez les enseignants dévoués. Réparez et embellissez les bâtisses vétustes. Mettez un peu de couleur dans la grisaille des fins d’étapes. Il faut un terreau nourrissant pour enraciner les jeunes dans la vie scolaire. On doit se permettre de casser les vieux modèles si on veut faire pousser des forêts dans les craques du béton.

Source : La Tribune – David Goudreault – Février 2017